Culture
 

PETITS METIERS D’ANTAN,

PETITS METIERS D’AILLEURS…

 

 

III  Le petit vendeur de sémites.



Vous qui avez passé les jeunes années de votre existence en Egypte, vous vous souvenez sans doute de ces « salles » de cinéma que nous appelions « cinémas en plein air » : Strand, Potinière et bien d’autres encore -dont les noms font ressurgir dans notre mémoire tout un pan de notre enfance ou de notre jeunesse-.

En fait, des espèces de hangars à ciel ouvert, tout décor absent, garnis de sièges en bois ou en osier sans grand confort, et où régnait une joyeuse liberté : tant que la séance n’avait pas commencé, les enfants couraient à droite, à gauche, les adultes s’interpellaient d’une rangée de sièges à l’autre, grignotant des « pépins », en recrachant ostensiblement la coquille, mâchonnant des « bubble gum »… C’était alors à qui soufflerait la plus grosse bulle –bulle qui ne manquait d’ailleurs pas de s’écraser sur le nez de l’expert en la matière, déclenchant des crises de fou rire !

Puis venait l’instant où la séance commençait. Les enfants regagnaient en hâte leurs places ; le silence s’installait progressivement et l’écran nous livrait les images des « Actualités », moment important pour les parents qui appréciaient ces informations car la télévision n’avait pas encore fait son entrée dans nos demeures.

Ensuite, comme pour consoler les enfants des images rébarbatives qui venaient de défiler, la projection du dessin animé était lancée, déclenchant une explosion de joie, de rires et d’excitation enfantine.

Ainsi, grands et petits étaient satisfaits. Il fallait alors faire une pause : l’entracte ! Le brouhaha reprenait de plus belle. Et pourtant… et pourtant, du coeur de cette cacophonie, émergeait une voix attendue de tous : « Sémites wou do-a » lançait le jeune vendeur aux pieds nus qui portait, accrochée à son cou par une solide courroie, une corbeille où s’empilaient les couronnes de ce pain particulier parsemé de graines de sésame bien dorées. (Rien à voir avec les « esquimaux – chocolat » que nous devions découvrir quelques années plus tard !!).

Accompagnant les « sémites », le jeune homme offrait des sachets remplis de ce qu’il qualifiait de « do-a » mais qui n’en était pas vraiment: l’authentique « do-a » est composée de graines de coriandre et de sésame grillées, réduites en poudre et relevées par du sel et du cumin. Celle des « cinémas en plein air » était tout simplement un mélange d’hysope (za’atar) et de sel. Personne ne s’en plaignait, tout le monde semblait se régaler, faisant des miettes partout. Mais qu’importait ! La joie et l’insouciance régnaient.

Notre vendeur de sémites courait dans tous les sens, répondant aux appels des spectateurs, dont certains lui demandaient même un tarif dégressif s’ils achetaient trois ou quatre sémites ! Et le jeune homme, souhaitant seulement liquider son stock avant la fin de l’entracte, cédait quelquefois, mais toujours avec le sourire.

Enfin arrivait l’heure du film. Notre plaisir atteignait des sommets lorsque la projection nous offrait un film français.

Cependant, Humphrey Boggart, Lauren Bacall, Frank Sinatra, Olivia de Havilland éclipsaient eux aussi notre gentil petit vendeur de sémites et nous emportaient dans un imaginaire qui nous comblait de bonheur.

Etait-ce une légère brise qui nous faisait frissonner parfois ou plutôt un certain assassin qui habitait au 21 ?…

Enfin, à l’apparition sur l’écran de l’immuable « The End », la foule, riant encore des gags de Laurell et Hardy ou séchant discrètement une larme traîtresse, se levait bruyamment.

Mais le calme s’imposait à nouveau et le public, debout, écoutait en silence l’Hymne Royal sous le règne du Roi Farouk avant que, des années plus tard, ne soient imposés des airs révolutionnaires aux rythmes martiaux.

Les spectateurs quittaient alors les lieux, la marche militaire de « Stars and Stripes Forever » scandant leurs pas vers la sortie…

 

Régine ZAYAN ©
Octobre 2005.
 

retour nous contacter adhésion