Culture
 

PETITS METIERS D’ANTAN,

PETITS METIERS D’AILLEURS…

 

 

II - Le repasseur

El makwagui
 

 

Une petite échoppe, une flamme quasi inextinguible sur laquelle reposaient les fers à repasser en fonte, des monceaux de linge –draps, nappes, serviettes et rideaux-, des cintres portant jupes, chemisiers, robes de coton, de soie ou de lainage fin, robes de mariées somptueuses et fragiles, pantalons, chemises et sahariennes, enfin toute l’intimité des familles entre les mains du maître des lieux, le « makwagui » au visage luisant de sueur, posant un fer tiédi sur la flamme et en saisissant un autre, brûlant et rougi.

La maîtrise du geste, la dextérité du mouvement de va-et-vient écrasant les plis, exerçait sur nos regards d’adolescentes une fascination admirative.

L’échoppe était située dans une ruelle –aujourd’hui, nous dirions une impasse- sur laquelle donnait notre balcon et d’où nous pouvions voir le repasseur œuvrer activement. Nous n’avions pas besoin de nous déplacer pour lui confier notre repassage : nous mettions le linge dans une panier à anse attaché au bout d’une corde et nous n’avions plus qu’à laisser filer.

Nous, les filles, étions toujours pressées de récupérer nos vêtements et si notre makwagui nous disait que ce serait prêt une heure plus tard, alors commençait un marchandage de minutes.

« - Une heure ? Je ne peux pas attendre, il me le faut dans un quart d’heure !
- Un quart d’heure ? Mouch momkéne (ce n’est pas possible !) »

Et régulièrement, s’engageait un échange de concessions horaires entre le balcon et l’échoppe, échange dont les filles sortaient toujours victorieuses !

Il y avait aussi les grandes occasions : le repassage du trousseau de la mariée…

En cette circonstance, le makwagui montait lui-même chercher l’ouvrage et négocier, avec le père de la mariée en personne, le forfait global qui lui serait versé pour son travail car, dans ce cas particulier, et vu l’importance de l’ouvrage, il n’était pas payé à la pièce.

Il commençait par se saisir du linge de maison qu’il rapportait ensuite impeccablement repassé et plié, prêt à être rangé dans les armoires.

Puis il emportait la lingerie : chemises de nuit, déshabillés et fonds de robes de soie ou de satin, finement brodés par les bonnes sœurs de l’Orphelinat Ste-Anne et leurs élèves.

Enfin, les robes, les tailleurs et chemisiers confectionnés par la couturière car le « prêt-à-porter » était encore fort peu courant.

Mais le plus étonnant était la manière dont notre makwagui humectait le linge avant de le repasser. Il remplissait sa bouche d’eau et aspergeait alors finement le drap, la nappe ou le vêtement étalé sur sa table en recrachant, en un jet régulier et puissant, le liquide en question.

Personne ne semblait s’en offusquer alors !!

Cinquante ans se sont écoulés depuis. Les fers électriques, les fers à vapeur, les « pressings » ont-ils, partout dans le monde, relégué les vieux fers en fonte parmi les objets du passé ? Y a-t-il encore, au fond d’une ruelle oubliée, un artisan repasseur qui peine à l’ouvrage ?

 

Régine ZAYAN ©
Mai 2005.
dessin de Misha

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