Culture
 

PETITS METIERS D’ANTAN,

PETITS METIERS D’AILLEURS…

 

 

                           I.- Le portier

 

Le portier, le « bawab », colosse enturbanné, garant de l’ordre et de la sécurité dans chaque immeuble du Caire…


Presque toujours originaire de Nubie ou du Soudan, il était désigné sous le vocable de « Saïdien »ou encore de « Barbarin » » à cause de  la couleur sombre de sa peau.

Souvent illettré, le  « bawab »appartenait  à une corporation  qui obéissait à une sorte de code de solidarité, les derniers arrivés dans la ville, un peu perdus, crédules, bénéficiant des conseils et de l’aide des anciens. Malgré leur inexpérience, ils s’adaptaient très rapidement et mettaient un point d’honneur à s’acquitter consciencieusement de leur fonction qui était surtout  de surveiller les entrées et sorties des résidents, de leurs visiteurs et des nombreux marchands qui montaient dans les étages.

Habituellement assis sur une sorte de tabouret bas installé à l’entrée de l’immeuble, il se levait dès qu’un locataire entrait ou sortait, le saluait respectueusement ou l’informait de telle ou telle visite, donnant de multiples détails sur le visiteur, l’heure de son arrivée, l’entretien qu’il avait pu avoir avec lui…etc…

Il vivait seul, sa famille étant, bien entendu, restée au village. Il habitait une pièce qui lui était réservée à la terrasse de l’immeuble, et, bien souvent, il s’accordait un moment  de conversation avec la « laveuse » (qui fera l’objet d’un autre chapitre)  tandis qu’elle étendait le linge sur la terrasse.

Je garde encore le souvenir du « bawab » de mon enfance, vêtu de son ample « galabeya » et coiffé d’un turban dont la blancheur immaculée contrastait avec le teint si noir de son visage.

C’était un brave homme, un homme simple qui ne dépensait sans doute pas beaucoup d’énergie dans la journée, ce dont témoignait sa généreuse « bedaine », mais il connaissait si bien le petit monde de son immeuble qu’il savait rendre à chacun le service que l’on attendait de lui.

La majorité des habitants étaient des juifs installés en Egypte depuis des générations. Il n’y avait qu’ une famille grecque et une famille musulmane qui vivaient –fraternellement- parmi l’exubérance de la petite communauté juive.

J’étais assez « grande » pour aller seule au lycée, cependant  pas assez pour apaiser l’angoisse de ma mère à l’idée que je devais  traverser une rue fort mouvementée.  Mais le brave« bawab » était là et il me prenait par la main jusqu’au trottoir d’en face. La vie s’écoulait…  Ni  les adultes ni les enfants n’en mesuraient vraiment la douceur. C’était ainsi…le bonheur !
 
Puis vinrent les heures difficiles et agitées.

Et notre fidèle « bawab » dut, un soir de folle manifestation, faire face, seul, son « naboud » à bout de bras, à une bande de jeunes survoltés qui voulaient envahir l’immeuble et y attaquer les juifs.

Est-ce son bâton, est-ce le ton de sa voix leur criant « ma fich yahoud héna » (il n’y a pas de juifs ici) qui les décidèrent à s’éloigner ?

Toujours est-il que notre courageux « bawab » réussit à sauver ceux qu’il considérait comme ses protégés. Il ne fut sans doute pas, en cette terrible soirée,  le seul à agir de la sorte.

Ce soir-là, il ferma la porte de l’immeuble, ne monta pas se coucher et passa la nuit sur son tabouret en marmonnant « Woulad el kalb ! » (Fils de chien !).
 

Régine ZAYAN ©
Avril 2005.

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