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EXODE



C’était le temps béni de ma jeunesse, le temps aussi d’un certain branle-bas de combat… Les ordres d’expulsion tombaient quotidiennement, remis en mains propres aux résidents de nationalité française ou britannique. Les délais imposés pour quitter le territoire égyptien étaient courts : en général huit jours.

Les compagnies d’aviation et les ambassades étaient prises d’assaut. Un vent de folie soufflait sur l’Egypte qui, déjà, n’était plus l’Egypte que nous avions toujours connue…

Aujourd’hui, cinquante après, nous « les dix-huit/vingt ans d’alors » , nous, les septuagénaires aux crânes dégarnis ou aux cheveux blanchis d’aujourd’hui, quel bilan pouvons-nous dresser ?

Les souvenirs remontent mais sont-ils authentiques ? Pour chacun d’entre nous, notre mémoire a fait son tri : les faits et leur perception ont parfois été quelque peu édulcorés, parfois, au contraire, dramatisés, mais aussi, de temps en temps, franchement occultés. Mystères de l’inconscient… C’est la raison pour laquelle tous les récits ne sont pas semblables, chaque expérience étant une expérience unique. Sans doute y a-t-il un fond commun de réminiscences : l’affolement du moment, l’angoisse de l’avenir, peut-être même déjà les regrets d’une existence qui s’effondrait…

Pour ma part, et pour bon nombre de jeunes, nous ne partagions pas tout à fait les sentiments de nos parents. En effet, pour nous, c’était la Grande Aventure qui commençait. Il faut ajouter que, de par le mode de vie, l’éducation et une certaine facilité, nous n’avions pas été franchement préparés à développer une conscience politique. Sans doute n’étions-nous pas indifférents aux événements qui nous entouraient mais nous n’avions pas la maturité de les analyser ou d’en avoir une vision objective…

Nous suivions cependant avec intérêt les restrictions imposées. Chaque jour ou presque, les « règles du jeu » changeaient : tantôt, nous avions le droit, en quittant le pays, d’emporter 100 livres égyptiennes par personne –l’équivalent de 150 euros- tantôt soixante dix ; il en était de même pour les bijoux… enfin il régnait une incertitude générale et quotidienne, ajoutée à la douleur des séparations dans les familles, les uns partant pour la France ou la Grande-Bretagne, les autres ayant opté pour Israël, ou encore pour le Brésil, les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie dans l’espoir d’y faire fortune.

C’est donc dans une atmosphère de déchirements, de larmes, d’éclatement des familles, d’amitiés brisées, de promesses d’amour éternel, que le 18 janvier 1957 -après avoir été arrêtée pendant 24 heures pour avoir dépassé le délai d’expulsion de huit jours- et emportant 70 livres égyptiennes sous forme de lettre de crédit( !!) ainsi que quelques bijoux d’une valeur de 50 livres (dérisoire!) que j’embarquai dans un avion d’Air France avec ma famille à destination de Paris.

Tous les passagers de ce vol partageaient le même destin : juifs, de nationalité française ou britannique, apatrides (pour ceux dont la nationalité égyptienne avait été retirée d’office) expulsés pour la majorité d’entre eux, ayant abandonné leurs biens et allant vers un avenir incertain et angoissant…

Cependant, le souvenir que je garde de ce voyage est joyeux. Il régnait, à bord, une atmosphère d’exubérance, un peu folklorique certes, mais chaleureuse et familiale… familière même. Est-ce ma mémoire qui enjolive ? Je ne le crois pas. Je pense plutôt qu’un certain soulagement s’installait après les semaines de tension nerveuse. C’est la seule impression que je garde de cette traversée.

En revanche, les souvenirs de l’arrivée à Orly en pleine nuit se bousculent. Dès la descente d’avion, nous avons été accueillis par une équipe de la Croix Rouge qui nous a remis une petite somme d’argent destinée à payer le taxi qui devait nous conduire à l’hôtel dont on nous indiqua l’adresse. En fait, quelques hôtels avaient partiellement été réquisitionnés pour la circonstance.

Nous avons rapidement pu constater que plusieurs familles avaient été logées dans le même hôtel que nous, ce qui nous réconforta vivement : nous n’étions pas tout à fait seuls et nous pouvions, au fil des jours, échanger des informations, quelquefois contradictoires, il est vrai .

Les premiers jours -ou les premières semaines peut-être-, nous avons eu droit au petit déjeuner à l’hôtel. Quant aux deux autres repas de la journée, nous les prenions dans un « self-service » situé près de l’hôtel contre des « tickets-repas » qui nous avaient été attribués.

Le lendemain de notre arrivée, nous devions nous rendre au Palais de Chaillot où une cellule d’aide aux « réfugiés » avait été constituée pour nous guider dans les différentes démarches que nous allions avoir à effectuer.

Les ressortissants français bénéficièrent rapidement d’une allocation qui devait leur permettre de subvenir à leurs besoins de première nécessité, les apatrides furent pris en charge par le COJASOR… tout ceci, bien entendu, en attendant de trouver du travail.

Notre séjour à l’hôtel dura près de deux ans, deux années durant lesquelles les anecdotes tristes ou cocasses meublèrent notre quotidien. J’en évoque une au hasard de mes souvenirs.

A partir du moment où nous avons eu des ressources (allocation ou travail), il nous a fallu organiser notre subsistance. Nous n’avions, bien entendu, pas le droit de faire la cuisine dans les chambres de l’hôtel. Nous sommes donc allés au « restaurant » cacher de la rue Richer, ancêtre des « Restos du cœur » où, pour une très modique somme nous pouvions déjeuner sur place ou emporter le repas. Ma mère préféra emporter les plats et les accommoder à sa manière. Elle alla même jusqu’à hâcher à la fourchette des parts de morue cuisinée, trop fade à son goût, pour en faire des boulettes bien relevées baignant dans une épaisse sauce tomate et cela malgré l’interdiction hôtelière et à l’aide d’un modeste mais très efficace réchaud électrique.

Un jour qu’elle était en pleine activité culinaire, le directeur de l’hôtel frappa à la porte. Dans l’affolement, elle débrancha le réchaud, le cacha sous le lit, résistance encore rouge, enferma sa casserole brûlante dans l’armoire, ouvrit toute grande la fenêtre et sur un ton des plus chaleureux, accueillit le visiteur qui voulait vérifier je ne sais plus quel détail…

Je reste persuadée qu’il ne fut pas dupe et, au grand soulagement de ma mère, il ne resta pas longtemps dans la pièce. L’incendie n’eut pas lieu mais l’odeur de brûlé demeura un bon moment imprégnée dans la pièce, et la moquette, sous le lit, ainsi que deux lattes du sommier gardèrent une trace indélébile de roussi…


L’adaptation et l’intégration des jeunes fut aisée, celles des plus de cinquante ans, souvent beaucoup moins… Tout était différent : l’environnement, le climat, les transports, l’alimentation, les relations entre les personnes, la monnaie, tout… Mais il fallait faire face, affronter ces nouvelles réalités et tous y parvinrent… à des degrés divers.

L’événement majeur de ces premières années en France fut notre relogement à Villiers-le-Bel. Avec l’aide de la Croix Rouge et des prêts qui nous ont été accordés, nous avons pu jeter l’ancre. Nous étions enfin chez nous !


Je me souviens… nos premiers lits et nos premières couvertures furent ceux de la Croix Rouge, nos premières armoires furent nos valises, nos premières tables de chevet furent des cartons, puis nous découvrîmes l’Hôtel Drouot de l’époque, qui fut le fournisseur de nos premiers appareils électroménagers…

Nous étions chez nous ! Une communauté nouvelle était née qui allait bientôt construire sa Synagogue, une communauté dont les enfants allaient à l’école comme tous les petits français et dont les pères de famille partaient travailler tous les matins, faisant à pied le chemin de la Cité des Carreaux jusqu’à la gare, sous la pluie, sous la neige, comme tout le monde…

Nous n’avons pas oublié le passé, nous avons vécu au présent construisant l’avenir de nos enfants, et aujourd’hui, cinquante ans après, la nostalgie nous envahit parfois et nous fondons des associations pour nous retrouver et tenter de transmettre, et nous écrivons des livres pour nous raconter… et nous pouvons dire d’une voix haute et claire que le bilan est tout de même largement positif…

 

Régine ZAYAN ©
Mars 2006.
 

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